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Fatoumata Kéita, écrivaine malienne, au sujet de la recolonisation de l’Afrique : « Il y a eu une destruction massive de la qualité de l’être humain dans notre pays »

La clôture du Festival international de poésie a été sanctionnée, le dimanche 15 décembre 2019, par une table ronde autour du thème « s’engager pour un Mali vertueux, pour l’intégration africaine, contre les visées néocolonialistes ». Une occasion saisie par Fatoumata Kéita, écrivaine malienne, pour montrer le degré de destruction de la qualité de l’humain au Mali. 

« J’ai très peur puisque le contexte est très difficile ». C’est en ces termes que la romancière a entamé ses propos.  Face aux politiques de plus en plus hostiles aux critiques, l’on a droit d’avoir peur et de s’interroger sur l’état de la liberté dans ce pays où la qualité de l’humain a été détruite.

Détérioration du système éducatif

La politique de recolonisation de l’Afrique ne date pas d’aujourd’hui, elle remonte aux années 1980 avec les programmes d’ajustement structurel, rappelle Fatoumata Kéita pour ensuite relancer : « Quand vous voulez détruire un peuple, vous détruisez son système éducatif ».

Le système éducatif malien a été gravement atteint. Comme preuve, la nouvelliste s’appuie sur les documents administratifs notamment les lettres administratives qui sont truffés de coquilles, des lettres d’embauches pratiquement incompréhensibles.

Selon Fatoumata Kéita, « Il y a eu une destruction massive de la qualité de l’être humain dans notre pays ». Cette destruction continue d’ailleurs son petit bonhomme de chemin avec la fermeture successive des écoles dans les zones confrontées à la crise sécuritaire.

Les chiffres font froid dans le dos. Aujourd’hui, on dénombre 866 écoles fermées entre le nord et le centre du Mali, dont 525, dans la région de Mopti seulement, indique l’essayiste malienne. Au Burkina Faso, ce nombre dépasse largement celui du Mali. Dans ce pays des hommes intègres, on compte 1337 écoles fermées. En Centrafrique, près de 2000 écoles sont également fermées, déplore la poétesse.

Avec ces fermetures, 150 000 élèves sont privés d’école au Mali de 2012 à nos jours avec 525 enseignants « dans cette poussière », en chômage.

D’autres types d’éducation s’installent

Le plus tragique reste la substitution de ces écoles fermées par des medersas et des écoles coraniques sans aucun autre avenir rassurant pour les enfants que de tomber dans le juron des terroristes. « Partout où on a laissé le vide, quelqu’un a pris la place et c’est les écoles coraniques et les medersas qui ont pris la place », explique l’écrivaine Kéita.

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Par peur des effets de cette situation, l’UNICEF a aménagé des centres communautaires d’apprentissage à Tombouctou, Gao et à une partie de Ségou, entre 2016 et 2018. Tous ces centres ont été successivement et progressivement fermés, aux dires de Fatoumata Kéita. « On doit avoir peur de la recolonisation, mais nous devons avoir peur d’abord de la ressource humaine qu’ils sont en train de détruire de façon expresse sans qu’on s’en rende compte ou si on s’en rend compte, on n’est pas en train de prendre la mesure de la chose et organiser une contre-mesure, un contre discours pour en faire face », a-t-elle déploré.

Des intellectuels réduits à vil prix

Cette situation est sciemment instaurée en complicité avec des intellectuels qui se voient obligés de se rallier aux politiques pour ne pas perdre leur poste. Or, c’est les politiques qui doivent venir vers les intellectuels. Cette idée se rapproche de celle de cet intellectuel de la Grèce antique, Aristote, parlant du statut des philosophes dans la société. En effet, pour celui-ci, les philosophes ne doivent pas recevoir des ordres, mais plutôt en donner aux autres.

 « Dans les pays sérieux, rien ne se fait sans associer les chercheurs, les intellectuels, ceux qui ont écrit sur des thèmes précis », fait savoir Fatoumata Kéita pour décrier la situation contraire au Mali.

D’où viennent ces problèmes ?

Tous ces problèmes sont venus avec des « régimes qui ont ramassé le pouvoir par terre et qui pensent qu’on peut se retrouver aussi au sommet au hasard ». Ils ont dévalorisé l’intellectuel, explique la romancière.

Il y a une mutation qui s’installe, a-t-elle souligné, il faut revoir le contenu de nos programmes éducatifs et ne plus continuer à enseigner les mêmes choses aux enfants qu’au début des années d’indépendance.

 Tant que ces problèmes ne seront pas résolus, il serait difficile de contrer la recolonisation, prévient l’écrivaine.

Selon la nouvelliste malienne, tout est mis en œuvre pour créer la pauvreté qui devient un terrain fertile pour toute sorte de vices. Les réflexions doivent se porter aujourd’hui sur les mécanismes à adopter pour mettre fin au terrorisme, à l’extrémisme violent ainsi qu’au radicalisme.

Fousseni TOGOLA

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