Education

L’école malienne : Il faut lui rendre sa force d’antan

L’école malienne est pratiquement en agonie par la faute de tous les citoyens. Il convient de la sauver en faisant recours également à l’effort de toute cette masse qui a contribué à sa chute. 

La décadence du niveau scolaire n’est plus un débat nouveau au Mali. Chacun y parle à longueur de journée, mais peu arrivent à une proposition concrète de sortie de crise. On se concentre au contraire sur des accusations souvent fortuites des enseignants, des parents d’élèves ou encore des autorités de l’État. Trois acteurs que nous tenons, tous ensemble, pour les vrais responsables de la situation précaire de l’école malienne.

Trois forces qui fondaient l’école malienne

Est-il besoin de démontrer que la bonne formation d’une personnalité se passe à trois niveaux : la famille, les pairs et l’école. Cette répartition des niveaux d’apprentissage par les pédagogues n’est pas fortuite. C’est conscient de cela que les anciens n’ont pas voulu badiner avec elle. Chaque enfant recevait les valeurs de son ethnie afin de permettre sa meilleure insertion dans un nouveau milieu, la rue, parmi ses pairs. Un stade au cours duquel il était préparé à recevoir des valeurs étrangères. Il y avait là une corrélation nette entre les trois niveaux d’apprentissage. Une hiérarchisation qui tend à disparaitre dans nos sociétés actuelles victimes d’individualisme « féroce ».

À y regarder de près, cette répartition tripartite nécessitait forcément le collectivisme. Cela relève de la mentalité qu’on avait d’ailleurs de l’enfant. Celui-ci n’appartient à personne, mais à tous en ce sens que son éducation doit être l’affaire de toute la communauté. L’école, jadis, était non seulement un lieu d’apprentissage des valeurs étrangères, mais aussi de mise en pratique des enseignements déjà reçus de part et d’autre.

Chaque enfant est l’image de l’éducation reçue, dit-on. Pendant ces temps, le respect pour les enseignants régnait ; il existait un véritable esprit de compétition créée par les administrations scolaires consistant à récompenser les plus méritants et à humilier les derniers de la classe.

C’est dans ce sens que Dr Bréma Ely Dicko, chercheur malien en sociologie et professeur de sociologie des médias à l’école nationale de journalisme du Mali, confie que ce qui faisait la force de l’Ecole malienne d’autrefois était l’existence d’une « volonté étatique, l’implication des parents pour la scolarisation des enfants, le monopole étatique de la formation, une politique de qualité ».  Mais au fil du temps, l’État est « passé du monopole de la formation à la démocratisation de l’école ». C’est le début de la politique de commercialisation de l’école voire du sacrifice de l’avenir des enfants.

Des valeurs en déperdition

En effet, ces valeurs qui faisaient la force de l’école malienne et qui faisaient parler d’elle au-delà des frontières sont aujourd’hui en déperdition depuis la politique initiée par Alpha Oumar Konaré, à savoir « Un village, une école » visant à ouvrir les portes de l’école à tous les enfants selon Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali et président du parti « Yelema, le changement ». Cette déperdition s’explique aussi par la montée en puissance de l’individualisme. Chacun réclame ce qui lui appartient et personne n’accepte le fait qu’un autre membre de la communauté touche à son enfant.

Nous nous rappelons à ce sujet qu’en 2010, nous avons failli recevoir une convocation parce que nous avons donné une bonne claque à deux enfants qui refusaient de se soumettre à l’interposition des adultes entre eux, lorsqu’ils se battaient dans la rue. Dès ce jour, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il faudrait, pour notre société, un autre modèle puisque celui dans lequel nous évoluons est caduc dans la mesure où la gérontocratie tend à être sacrifiée.

Ce qui montre que la discipline ne règne plus. Les enfants sont devenus des « rois ».  Pour Brema Ely Dicko, ces situations s’expliquent par le passage à la démocratisation. Chose qui a entrainé la massification dans l’enseignement, « la course à la rente, la prolifération d’écoles privées peu regardantes de la qualité ». Une situation qui a impacté sur la qualité de l’école puisque l’État tend sa main aux bailleurs de fonds. Ce qui fait qu’il mise sur « la politique de chiffre » et non de qualité. En effet, les examens sont tout sauf une évaluation ; ils sont le lieu d’apprentissage à la corruption de par les fraudes massives qui surviennent à travers non seulement des fuites organisées de sujets, mais aussi des achats de consciences des surveillants et des présidents de centres par certains promoteurs d’écoles privées.

En plus de tous ces facteurs, Moussa Mara ajoute le phénomène démographique qui rend la gouvernance des écoles difficiles. Les effectifs devenant pléthoriques, la gestion efficace devient difficile. Des enfants sont ainsi propulsés dans les classes supérieures sans pour autant qu’ils aient le niveau requis. C’est normal que la médiocrité soit le sort de nos écoles voire de nos administrations publiques et privées.

La baisse de niveau qui survient à la suite de ce processus de démocratisation s’explique selon M. Dicko par le « déficit de moyens des structures d’inspection, le faible contrôle par les parents d’élèves et l’instabilité des réformes de l’éducation ». À ses dires, « L’éducation est devenue une sorte de business » et l’État investi moins dans la documentation scolaire. Comment voulez-vous avoir une école compétitive si les enseignants ne bénéficient pas de recyclage, de suivi dans les classes ? Nous savons tous comment se font les supervisions dans nos écoles. La plupart des superviseurs ne dépassent pas les administrations scolaires où des dessous de table leur sont donnés afin qu’ils mettent un avis favorable dans la fiche de supervision. Sachant qu’il n’y aura pas de supervision, rares sont les enseignants qui font bien leur travail. Beaucoup dans les écoles publiques sèchent aussi les cours pour se rendre dans les privées.

Redorer l’image de l’éducation malienne

L’éducation étant le fondement de toute personnalité réussie, il ne convient pas de badiner avec elle. Alors, nous trouve qu’il faut redonner à l’école malienne sa force d’antan. Pour ce faire, comme l’a dit Pr Issa N’diaye, il importe d’impliquer toutes les populations dans la gestion de l’école. Nul ne mérite d’être négligé ou d’être seulement des receveurs. « L’objectivisme » éducatif comme nous l’ont appris nos sociétés anciennes doit être réhabilité pour le salut de l’école malienne. Tant que tous les acteurs ne se sentiront pas indispensables dans la gestion de l’école, tant que la qualité ne sera pas privilégiée par les autorités, la crise à laquelle nous assistons ne prendra jamais fin et ne fera que s’aggraver.

De son côté, Joseph Brunet-Jailly, consultant et enseignant en Sciences Po à Paris, dans une publication rendue publique sur les réseaux sociaux et repris par plusieurs journaux, fait savoir la nécessité de « transformer le système d’assistance sociale qu’est actuellement l’éducation au Mali en un système de formation capable de doter la jeunesse de capacités à comprendre le monde dans lequel elle vit et de le transformer. »

Pour le président de Yelema, il importe de miser sur la qualité de l’enseignement par la formation des enseignants et par l’utilisation des nouvelles technologies. C’est ce que disait Sartre en interprétant Feuerbach : pour réussir l’éducation des enfants, il faut au préalable que l’éducateur soit bien éduqué.  Rendons à l’école malienne sa force d’antan !

F. TOGOLA

Source : LE PAYS

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