Alors que le Ministère de l’Education n’entend pas revenir sur sa décision de redéploiement des détenteurs de licence, les syndicats de l’Éducation menacent de prendre l’année scolaire en otage. Entre menace et déni de réalité, un problème d’interprétation des textes s’impose. Enquête sur une crise scolaire qui risque d’avoir raison de l’année scolaire et d’exposer les contestataires à « des dangers » !
Dans la lettre circulaire N°00897/SG du Ministère de l’Education du 19 novembre 2021, le Département a invité les Directeurs d’Académie d’Enseignement (DAE) à affecter les sortants de l’ENSup détenteurs de licence professionnelle au niveau fondamental. Une décision que les syndicats de l’éducation signataires ont aussitôt qualifiée de « violation flagrante du statut du personnel enseignant » et ont fait montre de « leur vive protestation ». Ce faisant, la Synergie de l’éducation s’est appuyée sur l’article 2 de l’ordonnance de création de l’ENSup qui définit les missions de l’école, sans pour autant faire mention de la finalité de la formation en termes d’insertion. Les syndicats ont également justifié leur contestation par l’entrée de l’ENSup dans le système LMD et l’inscription des enseignants en congé de formation en cycle licence dans des filières autres que celles enseignées au fondamental ; mais enseignées dans les instituts de formation de maitres. Dès lors, ils devraient, selon eux, être affectés dans le milieu secondaire.
Le 2 avril dernier, le Ministre de l’Education nationale, Amadou SY SAWANE, a instruit les DAE à l’exécution de cette décision de 2021. Cela, suivant la Lettre n°2024-001004/MEN-SG du 30 octobre 2024, relative à la suspension du redéploiement des enseignants détenteurs de la licence. Cette interruption devait permettre une sortie de crise de concert avec les syndicats. « Conscient de l’enjeu et du sens élevé du devoir, j’interpelle les enseignants détenteurs de Licence professionnelle […] à retourner dans leurs écoles d’origine, avant la formation continue, à donner les cours aux apprenants, en attendant la relecture des textes y afférents », a lancé le Ministre SY SAWABE. Une décision que les syndicats de la Synergie de l’éducation ont aussitôt dénoncée.
Genèse d’une crise
Selon Abdoul Salam Ouédraogo, Secrétaire général adjoint au bureau national du Syndicat national des Enseignants fonctionnaires des Collectivités territoriales (SYNEFCT), tout serait parti d’une correspondance de l’ENSup. « En 2020, la Direction des Ressources humaines du secteur de l’éducation au niveau de l’enseignement normal a adressé une correspondance à l’ENSup lui demandant de déclarer sa position par rapport à la licence professionnelle », raconte Abdoul Salam, également membre de la réunion élargie de la Synergie de l’éducation. Il explique que l’ENSup a clairement affirmé que sa licence n’était pas habilitée à enseigner au secondaire. Elle s’est appuyée sur l’article 23 du statut du personnel enseignant de l’Enseignement secondaire, de l’enseignement fondamental et de l’éducation préscolaire et spéciale qui note que « sont nommés dans les emplois de Professeur titulaire de l’Enseignement fondamental, les Maîtres principaux ayant subi avec succès une formation de professeur titulaire de I’Enseignement fondamental et de l’Education préscolaire et spéciale sanctionnée par un diplôme équivalent au moins à la licence ». Ce qui montre que ces enseignants sont appelés à resservir au niveau fondamental.
Au regard des contestations que cela a suscité, les autorités ont mis en place une commission afin de travailler sur l’article 7. Chose qui a motivé la suspension de l’application de la décision d’affectation en 2024. Lors d’une rencontre avec le département ministériel, poursuit Abdoul Salam, nous avons rappelé la teneur des articles 6 et 7 du statut. L’article 6 du statut des enseignants dispose que les professeurs de l’enseignement secondaire sont recrutés par concours, en priorité parmi les diplômés des écoles de formation d’enseignants, et à défaut parmi les titulaires de diplômes universitaires spécialisés, correspondant à la catégorie A de la fonction publique. Et l’article 7 ajoute que « peuvent être intégrés dans le corps des professeurs de l’Enseignement secondaire par voie de formation, les maîtres de l’enseignement secondaire et les maîtres de l’enseignement fondamental, remplissant les conditions de formations spécifiées à l’article 6 ci-dessus ». Cela qui pourrait sous-entendre que la licence qui correspond à la catégorie A dans le système LMD peut y prétendre.
Seul le Master dédié au secondaire
En outre, un autre problème se pose au niveau de la spécialisation dans les filières de formation à l’ENSup. En effet, dans la correspondance des syndicats à la date du 8 décembre 2021, ils y indiquent que l’attestation d’inscription offerte aux enseignants en formation continue fait mention de « la filière des professeurs d’institut de formation de maitres », confirmée par les autorisations au titre de l’année universitaire 2017-2018. Il est, toutefois, à signaler que dans une correspondance du mois de septembre 2020 en réponse à la lettre 2020-0224/MENESRS-DRH-DFEC de la Direction des Ressources humaines relative à la formation continue des enseignants, l’ENSup exprime que lors des différentes rencontres avec leurs partenaires chargés de la formation des enseignants et ceux chargés de la gestion de leurs carrières. Elle a précisé que sa Licence formait pour le fondamental et non pour l’enseignement secondaire ou normal.
« Dans le programme de Licence, il existe aussi des spécialités non enseignées au fondamental mais enseignées dans les IFM, notamment la psychopédagogie, la sociologie, et la philosophie. Etant donné que les détenteurs de la Licence de l’ENSup sont habilités à entrer dans le programme de Master-Professeurs de l’Enseignement Normal, ces spécialités ont été prévues dès la Licence bien qu’elles ne soient pas enseignées au fondamental », souligne le document. En conséquence, les détenteurs de la Licence peuvent subir le programme de Master-Professeurs de l’Enseignement Normal (pour enseigner dans les IFM) après deux années de service avec la Licence. « Les détenteurs du Master […] sont ceux qui sont formés pour enseigner dans l’enseignement secondaire général et l’enseignement normal », avait tranché l’Institution.
« Un faux combat » aux conséquences désastreuses
A la date du 9 avril, environ 58 enseignants se sont vus redéployer dans la région de Sikasso suite à l’instruction du Ministre SY SAWANE. D’autres sont observés dans différentes contrées du pays. Comme conséquences, Abdoul Salam Ouédraogo souligne que « près de 70% du personnel des lycées à l’intérieur du Mali sont des enseignants du secondaire et environ 80 % du personnel de l’enseignement secondaire sont des détenteurs de licence ». Des chiffres qui sautent aux yeux et difficiles à vérifier. « Peut-être qu’à Bamako, les gens ne peuvent pas voir l’impact directement, mais à l’intérieur, c’est déjà commencé. Cette décision va contribuer à paralyser les établissements d’enseignement secondaire », analyse le syndicaliste.
Pour cet ancien professeur au Lycée Massa Makan Diabaté qui a requis l’anonymat, le redéploiement est salutaire, surtout dans le contexte bamakois. « Vous trouverez souvent trois à quatre enseignants sur une seule discipline dans nos lycées ; certains ne font même pas deux heures de cours par semaine », déplore le professeur. Un élève-professeur en filière Master en Anglais à l’ENSup estime, sous le couvert d’anonymat, que « les syndicats sont dans un faux combat de corporation ». « Dès la journée d’orientation de ces enseignants en formation continue, on leur dit clairement qu’ils seront des professeurs principaux de l’enseignement fondamental tel que stipule l’article 22 de leur statut », affirme-t-il. Cette disposition hiérarchise les emplois des fonctionnaires du corps de Professeurs de I’Enseignement fondamental par ordre croissant : Professeur titulaire de I’ Enseignement fondamental, Professeur principal de l’Enseignement fondamental. « Leur formation, continue l’élève-professeur, ne leur permet pas d’enseigner au Lycée. La preuve : lors des soutenances, ils ne présentent pas de mémoires mais des rapports ».
Il rappelle que lors de la soutenance de l’une d’entre eux à laquelle il a assisté, l’intéressée n’avait pas été en mesure d’exécuter «Survival dialogue» (dialogue surveillé), un cours d’anglais de l’école fondamentale deuxième cycle. « Comment peut-on se permettre de les envoyer au niveau des lycées si ce n’est pas au Mali ? », s’interroge-t-il. A l’en croire, certains quittent l’école primaire en étant généralistes et se retrouvent propulsés professeurs d’anglais dans les Instituts de Formation de Maîtres (IFM). « Ils doivent comprendre que cette formation est une faveur qui leur est faite et qui doit leur servir d’escalier vers le master au cas où ils le souhaiteraient pour pouvoir enseigner au Lycée », note également l’élève-professeur. Ce que confirme d’ailleurs certains des acteurs concernés. « Je suis parfaitement d’accord avec le Ministre, car nous avons accepté d’étudier dans cette condition », témoigne Yacouba Traoré, élève-professeur et enseignant fonctionnaire en congé de formation. Le Syndicat des Professeurs de l’Enseignement secondaire des Collectivités (SYPESCO) s’est désolidarisé samedi de la Synergie des enseignants, estimant que défendre contre les textes de la République revient à s’exposer à des dangers « dont personne ne peut s’extirper » ?
Selon une source proche de la Synergie de l’éducation, un appel a été lancé à leurs camarades. Elle assure que les enseignants resteront mobilisés et les établissements d’enseignement fondamental seront paralysés. « Nous nous acheminons vers une année perturbée, une année dont les examens de fin d’année seront mis en cause », précise-t-elle.
Cet ensemble de paradoxes révèle toute la complexité de cette crise où ce ne sont pas que les verbes qui s’opposent, mais aussi les décisions, les lois et les ordonnances. Les lois comme les humains sont évolutives. La crise nécessite une relecture harmonieuse des textes afin de s’accorder sur l’esprit des articles et de mettre fin à des années d’interruption scolaire. Si rien n’est fait, les jeunes écoliers finiront par payer le prix fort d’un mal qu’ils n’ont guère commis, comme d’habitude.
Kémoko Diabaté
