Lors de la récente rencontre de haut niveau à Lomé sur la nouvelle stratégie du Togo pour le Sahel, une voix a résonné avec une intensité particulière, bousculant les codes feutrés de la diplomatie régionale. Basolma Bazié, ministre d’État burkinabè, n’est pas seulement venu porter la parole depuis Ouagadougou ; il s’est fait le chantre d’une rupture doctrinale qui redessine les contours de l’Alliance des États du Sahel (AES). À travers une rhétorique mêlant héritage ancestral et réalisme de guerre, il a exposé ce que l’on pourrait appeler le « plan de conquête » de la souveraineté sahélienne.
Le Togo, le « port d’attache » de la dignité
D’emblée, Bazié a tenu à saluer la posture singulière de Lomé. Alors qu’en septembre 2023, le Burkina, le Mali et le Niger étaient frappés par l’ostracisme international, le Togo de Faure Gnassingbé a choisi une voie médiane, refusant de fermer ses frontières et dénonçant la « condescendance ». Pour Bazié, cette solidarité n’est pas une simple amitié politique, mais une résurgence de la « doctrine africaine ancestrale », s’appuyant explicitement sur la Charte de Kurukan Fuga de 1236. En convoquant l’histoire du Mali médiéval, il replace le conflit sahélien dans une temporalité longue : celle d’une Afrique capable de s’organiser sans tutelle extérieure.
Le mirage de la démocratie importée VS les résultats de la transition
Le cœur de l’argumentation de Bazié réside dans une critique frontale du modèle démocratique libéral. Pour lui, la période 1960-2022 au Burkina Faso a été celle de dirigeants installés depuis l’autre côté des océans. Le contraste qu’il dresse est saisissant : là où soixante ans de démocratie importée auraient échoué à garantir les services de base, quatre ans de transition en temps de guerre auraient produit des résultats concrets.
Il énumère une série de mesures sociales qu’il qualifie de « vrais droits humains ». Parmi lesquelles mesures nous notons il dresse une liste non exhaustive.
Santé : Suppression de la caution de 500 000 FCFA pour la dialyse, acquisition de 15 cliniques mobiles et réalisation de la première transplantation rénale au pays en juillet 2025.
Économie Sociale : Lancement de l’assurance maladie universelle avec une cotisation annuelle de seulement 4 000 FCFA.
Agriculture : Un investissement de 104 milliards de FCFA dans la mécanisation, permettant une production record de 67 000 tonnes de céréales pour nourrir les populations.
Cette approche vise à démontrer que la souveraineté alimentaire et sanitaire est le préalable indispensable à toute liberté politique.
Une souveraineté multidimensionnelle
Pour l’AES, la stratégie de développement ne peut être dissociée de la sécurité. Bazié dénonce les anciens accords de défense qui obligeaient les États à se fournir exclusivement auprès de l’ancienne puissance coloniale. La réponse du Burkina Faso a été la création autonome de 20 bataillons d’intervention rapide (BIR) et le quadruplement des bases aériennes. L’objectif est clair : passer de l’achat à la fabrication locale de matériel militaire, affirmant que les africains ne sont pas des sous-hommes et possèdent les capacités techniques nécessaires.
Au-delà des armes, c’est une bataille culturelle qui s’engage. Bazié rejette fermement ce qu’il appelle la « robe forcée » de la culture occidentale, notamment sur les questions sociétales, prônant une souveraineté culturelle pour empêcher l’érosion de l’identité africaine.
La guerre des narratifs et les satellites binaires
L’un des points les plus virulents du discours concerne le rôle des organisations internationales. Bazié accuse certains rapports de l’ONU et de Human Rights Watch d’être des outils de « plans stratégiques d’assassinat de dirigeants ». Il fustige une méthode de collecte d’informations qu’il juge peu sérieuse, basée sur des appels téléphoniques plutôt que sur une confrontation réelle des faits sur le terrain.
Son ironie est mordante lorsqu’il évoque la surveillance satellitaire. En effet, interroge-t-il, comment des satellites peuvent-ils voir des exactions présumées des forces de défense, mais rester incapables de repérer des colonnes de terroristes s’organisant pour attaquer ? Pour Bazié, cette asymétrie de l’information prouve un parti pris géopolitique visant à déstabiliser les régimes de transition.
Le réveil irrésistible du Sahel
L’intervention de Basolma Bazié à Lomé marque un tournant. Elle signifie que pour le Burkina Faso et ses alliés de l’AES, la page de la lune de miel avec la communauté internationale classique est définitivement tournée. Le combat mené n’est pas une demande d’aide, mais une « conquête ».
En liant l’efficacité administrative (réduction du coût des scanners, labour gratuit des champs pour les paysans à la rhétorique de la libération nationale, Bazié propose un contrat social nouveau : la sécurité et le pain en échange d’une rupture avec les standards diplomatiques occidentaux.
Reste à savoir si cette stratégie de l’autarcie résiliente pourra tenir sur le long terme face aux pressions économiques et à l’hydre terroriste qui continue de harceler la région. Une chose est sûre : à Lomé, le Sahel a affirmé qu’il ne comptait plus demander la permission d’exister.
Moussa Sebgo
