À partir du 10ᵉ jour du mois de Ramadan, certains quartiers de Bamako vibrent au rythme d’une tradition bien ancrée : le « Salawalé Walé », plus connu sous le nom de « Yogoro ». Pendant trois soirées, les rues s’animent de chants, de percussions improvisées et d’éclats de rire d’enfants grimés et costumés.
À Koulouba, lorsque la nuit étend son voile étoilé et que la voix du muezzin s’élève au loin, les préparatifs battent leur plein dans les concessions.
Dans la famille Traoré, l’effervescence est à son comble. Dans une chambre transformée en loge improvisée, Oumou supervise le maquillage des plus jeunes. Faute de cendres de bois, autrefois utilisées dans les villages, les enfants se parent aujourd’hui de produits modernes. En quelques minutes, visages et silhouettes deviennent méconnaissables. « Il est important de préserver cette vieille tradition », confie Oumou en ajustant les traits d’un masque improvisé. Impatients, les enfants se pressent vers la sortie, prêts à parcourir les concessions voisines.
De porte en porte, la troupe, composée d’enfants de 5 à 13 ans, répète le même rituel. Après les salutations d’usage pour s’assurer de la présence des adultes, les percussions résonnent. Les danses s’enchaînent, ponctuées par la mise en scène du « Chiaka », personnage facétieux qui “meurt” si l’assistance tarde à offrir une pièce. Les dons varient entre 25 et 100 FCFA, parfois davantage. « Nous pouvons gagner entre 1 000 et 1 350 FCFA par nuit », glisse Salif, 9 ans, sourire aux lèvres. Chaque prestation se conclut par des bénédictions adressées à la famille hôte.
Au-delà du folklore, le Yogoro demeure un espace d’apprentissage social. Il inculque discipline, endurance et respect des aînés, tout en renforçant les liens communautaires. Cette tradition, partagée par filles et garçons, symbolise l’attachement aux valeurs culturelles maliennes et constitue un véritable rite d’intégration sociale.
Cependant, certaines inquiétudes subsistent. L’exposition nocturne des enfants, notamment des jeunes filles en âge de puberté, suscite la prudence de plusieurs parents. « Il faut encadrer les heures de sortie pour éviter tout danger », recommande Fanta Diakité, mère de famille. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, la solution réside non pas dans l’abandon, mais dans un meilleur encadrement de la pratique.
Cet héritage culturel continue de faire vibrer les nuits ramadanesques de Bamako en dépit des exigences contemporaines de sécurité. Mais sa pérennité dépendra de la capacité des communautés à conjuguer préservation des traditions et protection des enfants.
Kémoko Diabaté
