Monsieur le ministre, c’est avec un profond regret que j’ai écouté avec attention votre intervention en date du 12 octobre 2025 à l’occasion de la deuxième Edition du Lomé Peace and Security Forum. Un évènement via lequel vous aviez soutenu ceci, je cite : « Quand nous regardions notre ancien Président Modibo Keïta, quand il arrivait au pouvoir à l’indépendance, il avait à peine 33 ans. Et la plupart des dirigeants des indépendances étaient dans la trentaine ou moins. Et nous, les qualités que nous avons aujourd’hui, ils ne les avaient pas. Modibo Keïta était un instituteur, il n’avait pas été préparé à diriger un pays. Nous avons ces expériences aujourd’hui, ce qui est important… » Avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi, Monsieur le ministre, de vous exposer mes petites remarques par rapport à ladite intervention. D’abord, je vous remercie pour tout le service rendu à la nation. Ainsi, je vous adresse cette correspondance afin d’exprimer, de rappeler et de porter correction en ma qualité d’enseignant et de citoyen malien, puisque je reste persuadé qu’il s’agit de lapsus venant de vous. Cependant, votre tentative d’explication corrobore votre entendement à l’égard du simple instituteur qu’était le Père Fondateur de la République du Mali, l’inoubliable Modibo Keïta, voire l’absence d’introspection dont vous avez fait preuve à cette occasion. Comme dit un dicton, « comparaison n’est pas raison ». Mais sachez que Modibo Keita est devenu président de la République du Mali à 45 ans après une longue lutte et une riche carrière politique. Il n’est pas devenu président par accident.
Faisons ensemble un petit rappel de la biographie du président Modibo Keita, celui qui vous a permis d’être malien et ministre d’un Etat indépendant. Modibo Keïta est né le 4 juin 1915 à Bamako, il est décédé en détention le 16 mai 1977 au camp des commandos parachutistes de Djicoroni Para, dans la commune IV du district de Bamako. Son décès a eu lieu dans des circonstances considérées comme suspectes. Quant à la formation et au début de son enseignement, le premier Président du Mali est sorti major de l’École Normale Supérieure William Ponty de Dakar. Il est devenu par la suite instituteur en 1936. Il a enseigné à Bamako, Sikasso et Tombouctou. Il fut qualifié d’instituteur d’élite, intelligent et surtout anti-français puisqu’il exprimait un sentiment anticolonialiste qui lui a conduit à mener des activités par le biais de plusieurs mouvements et associations. Parlons de son parcours politique et syndical. En 1937, il a co-fondé le Syndicat des Enseignants d’Afrique-Occidentale française. Il fut l’un des fondateurs de l’Union soudanaise-Rassemblement Démocratique Africain (US-RDA), dont il fut le chef du parti unique malien. Modibo Keïta a été élu Maire de Bamako en 1956 et député à l’Assemblée nationale française, dont il est devenu Vice-président. Il a siégé deux fois comme Secrétaire d’État dans des gouvernements français de la Quatrième République (Secrétaire d’État en France, puis Secrétaire d’État à la présidence du Conseil).
Nationaliste confirmé, il était considéré comme un dangereux opposant à l’administration coloniale et sera, par la suite, condamné par les Français à 6 mois de détention. Incarcéré le 21 février 1947 à la prison de la santé sise à Paris, toujours en France, il sera finalement relâché le 11 mars. Modibo Keïta a obtenu un siège à l’Assemblée territoriale parisienne. Le 10 décembre 1953, il est élu membre de l’Assemblée de l’Union Française. En1957, il a été, à deux reprises, ministre à Paris : Secrétaire d’Etat dans les gouvernements Bourgès-Maunoury et Gaillard. En 1958, il est également devenu président de l’Assemblée constituante de la Fédération, puis président du Conseil après les élections de mars 1959.
Indépendance et présidence du Mali
En date du 20 juillet 1960, l’homme au parcours exceptionnel a été nommé chef du gouvernement de la Fédération du Mali (regroupant le Soudan français et le Sénégal). Après l’éclatement de la Fédération, il a proclamé l’indépendance de la République du Mali (ancien Soudan français), le 22 septembre 1960. Il fut alors Président du gouvernement de la République du Mali, chef de l’État, de 1960 à 1968. Contrairement aux propos du ministre Diop, je rappelle que l’expérimenté de l’époque a su mettre en place une politique socialiste (création de la SOMIEX, une société d’État et du franc malien en 1962). Il fut un ardent panafricaniste (cofondateur de l’Organisation de l’unité africaine – OUA). Il a été renversé par un coup d’État militaire qui date du 19 novembre 1968, mené par le lieutenant Moussa Traoré. Modibo Keïta a été innocenté au début des années 1990, et un Mémorial lui est dédié à Bamako. Sous la gouvernance de l’instituteur, l’armée malienne fut créée le 20 janvier 1961. Le 1er juillet 1962, la réforme monétaire amorcée sous son auspice a pu aboutir à la création du franc malien. De 1963 à 1964, la paix intérieure fut troublée par la révolte des Touaregs de l’Adrar des Ifoghas. Les principes de la politique extérieure du Mali étaient le neutralisme politique, la coopération internationale et l’unité africaine. L’économie était de type socialiste. Elle était dominée par les sociétés et entreprise d’Etat, à savoir : SORANEM, EDM, COMATEX, SOCOMA, SEPOM, SONEA…
Dans le domaine social, d’importants progrès furent réalisés. L’enseignement a connu une réforme en 1962 qui avait pour objectif un enseignement de masse et de qualité. De nouvelles écoles secondaires et des écoles supérieures furent créées, notamment le centre de formation professionnel (CFP), l’école secondaire de la santé (ESS), le lycée de garçons de Markala ; l’école nationale des ingénieurs (ENI), l’école nationale d’administration (ENA), l’école normale supérieure (ENSUP). Sous son régime, le domaine de la santé a également connu des progrès avec la création de nouvelles structures. Avec cet instituteur, la création de la monnaie fut effective, la rupture avec la France était connue, il est l’auteur du rapprochement avec la Russie, voire un panafricaniste dévoué.
Il lutta pour ce pays avec ferveur, intelligence et compassion pour le peuple et la jeunesse en particulier. Monsieur le ministre, quelles sont les qualités que vous avez acquises dont il ne disposait pas ? Monsieur le ministre, à quelle école faudrait-il se rendre pour apprendre à gérer un pays ? Monsieur le ministre, avez-vous été à cette école des présidents ? si oui, avez-vous plus d’acquisition que celui qui vous a instruit ? Ce dernier est-il président d’une République ? Monsieur le ministre, qui sont ces présidents qui ont reçu la fameuse formation qu’il faudrait suivre pour être préparé à diriger un pays ? Monsieur le ministre, devrions-nous confier la nation à des présidents non préparés ? Pourquoi croyez-vous détenir plus d’expérience que le Président Modibo Keïta ? « Comparaison n’est pas raison »
Moussa Abdoulaye Guindo, enseignant du secteur privé
