Aux heures de pointe, les grands carrefours de Bamako offrent un spectacle devenu presque banal. Des feux rouges de la Tour de l’Afrique à l’axe Gabriel Touré de Sotuba, en passant par d’autres intersections de la capitale, des enfants sillonnent les files de véhicules. Les vitres s’abaissent, quelques pièces de monnaie changent de mains, puis le feu passe au vert. La scène se répète, inlassablement.
Parmi eux figurent des talibés, pieds nus, une boîte à la main, récitant des versets du Coran. D’autres sont de très jeunes enfants, parfois portés sur le dos d’une femme qui sollicite la générosité des passants. Tous ont un point commun : leur image est utilisée pour susciter la compassion.
La pauvreté est une réalité que nul ne peut nier au Mali. Toutefois, dans de nombreux cas, la mendicité des mineurs ne relève plus seulement de la survie. Elle s’inscrit dans un système où l’enfant devient un moyen de générer des revenus. Autrement dit, la pitié est devenue, pour certains, un véritable fonds de commerce.
Chaque jour, des centaines d’automobilistes donnent 50 ou 100 F CFA, persuadés d’accomplir un acte de solidarité. Pourtant, ces gestes, aussi sincères soient-ils, peuvent involontairement alimenter un mécanisme qui maintient des enfants dans la rue au lieu de les conduire vers l’école ou un cadre de protection.
Le cas des talibés illustre toute la complexité de cette réalité. Si l’enseignement coranique constitue une tradition ancienne et respectée, l’obligation faite à certains enfants de mendier quotidiennement pour subvenir aux besoins de leur maître ou de l’école coranique soulève de sérieuses questions sur le respect de leurs droits et de leur dignité.
Selon les données démographiques, les jeunes représentent près de 45 % de la population malienne. Cette jeunesse constitue la principale richesse du pays. Mais lorsqu’un enfant passe ses journées à mendier plutôt qu’à apprendre à lire, à écrire ou à acquérir un métier, c’est tout le potentiel national qui s’affaiblit. Les conséquences se mesureront demain en termes de pauvreté, de chômage, d’exclusion sociale et d’insécurité.
Il ne s’agit pas de condamner la générosité des citoyens. Au contraire, la solidarité est une valeur profondément ancrée dans notre société. Mais la véritable charité ne consiste pas seulement à glisser une pièce dans un gobelet au feu rouge. Elle consiste aussi à soutenir la scolarisation des enfants, les centres d’accueil, les familles vulnérables et toutes les initiatives qui permettent de sortir durablement les mineurs de la rue.
La lutte contre la mendicité des enfants ne repose pas uniquement sur les autorités publiques. Elle interpelle également les familles, les responsables religieux, les organisations de la société civile et chaque citoyen. Donner sans réfléchir peut parfois prolonger un système d’exploitation. Aider intelligemment, en revanche, c’est offrir à un enfant la possibilité d’avoir un avenir.
La compassion ne devrait jamais devenir un marché. Car le prix de notre indifférence d’aujourd’hui pourrait être payé par toute une génération demain.
Sira kamissoko
