Douleur chronique, saignement, absence de plaisir pendant les relations sexuelles, complications de grossesse, sont entre autres quelques-unes des conséquences immédiates et lointaines des mutilations génitales.
Il est deux heures du matin. Fatoumata (prénom emprunté) tape un message sur son téléphone, les yeux rouges. Elle s’excuse de déranger Laya à une heure aussi tardive, mais elle a besoin que son histoire soit racontée, sous couvert d’anonymat. Cela fera bientôt deux ans et demi qu’elle est mariée. Monsieur est son premier homme. Comme beaucoup de femmes, elle avait imaginé l’intimité conjugale comme un espace de complicité, de plaisir, d’abandon. Pour elle, femme excisée, la réalité a été tout autre.
Lors de leur première fois, elle a énormément saigné. La douleur était tellement violente qu’ils ont dû s’arrêter avant d’aller au bout. Un mois est passé. Puis deux. Puis un an. Toujours la même douleur. Des saignements. Aucune jouissance. Des rapports qui se terminent en larmes. Aujourd’hui, quand la nuit tombe, Fatoumata fait des allers-retours entre la cuisine et le salon pour attendre que son mari s’endorme. Le devoir conjugal est devenu l’un de ses pires cauchemars.
Elle a pourtant été excisée à cinq ans par un médecin, un homme, avec du matériel dit adéquat. Cela ne l’a pas protégée. « Pour moi, le problème n’est donc pas seulement de savoir qui pratique l’excision ou avec quel matériel : c’est l’excision elle-même », écrit-elle.
Une pratique aux ramifications profondes
Fatoumata n’est pas un cas isolé. Elle est l’une des 89 % de femmes maliennes âgées de 15 à 49 ans ayant subi une mutilation génitale, selon l’UNICEF. Derrière ce chiffre se cachent des histoires que peu de femmes osent raconter, dans une société où parler de son corps est encore perçu comme une indécence.
L’excision ou mutilation génitale féminine (MGF) regroupe toutes les interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme, pour des raisons culturelles, traditionnelles ou religieuses, sans indication thérapeutique. Une définition froide pour une réalité brûlante. Au Mali, la pratique se perpétue dans toutes les régions. Une étude publiée dans le Journal de Gynécologie Obstétrique et Biologie de la Reproduction, conduite par le Dr Tiounkani Augustin Théra dans la région de Mopti entre 2008 et 2009, révèle l’ampleur des dégâts. Sur 410 accouchements observés, 280 concernaient des femmes mutilées, soit 68,3 % des cas. Résultat : les complications maternelles et fœtales étaient significativement plus importantes dans ce groupe. Durée d’expulsion plus longue, déchirures périnéales simples et complètes, détresse respiratoire néonatale, trois décès de nouveau-nés dans le groupe des excisées. Aucun dans le groupe témoin.
Des chiffres, derrière lesquels se trouvent des femmes et des enfants.
Mythe du fondement religieux
Pourquoi cette pratique perdure-t-elle ? La réponse la plus fréquente est religieuse. Pourtant, elle ne résiste pas à l’examen. « À ce jour, il n’existe aucune preuve tangible de légitimation de cette pratique par l’islam. Tout ce qui est rapporté sur ce sujet se résume à des témoignages attribués à des compagnons ou à des exégètes postérieurs à la période du Prophète Muhammad », écrit Bassirou Ben Doumbia, observateur du débat public malien. Il note que sur l’ensemble des pays à forte tradition islamique du Proche et du Moyen-Orient, très peu pratiquent l’excision. L’Arabie saoudite a même légiféré pour l’interdire. En Iran, une fatwa du Guide suprême réaffirmait en 2014 que ni l’excision ni la circoncision masculine n’étaient des obligations religieuses.
Le soufisme va encore plus loin. Pour cette tradition mystique, l’excision est contraire au principe de la sacralité de l’être humain, dont le corps constitue un triptyque inviolable entre esprit, âme et matière. Mutiler une partie du corps revient à violer ce principe métaphysique fondamental. Alors d’où vient l’argument religieux ? Du besoin d’habiller une pratique de contrôle social en injonction divine. « L’excision vise à préserver la virginité ou à limiter la sexualité féminine afin de garantir la fidélité ou la pureté de la femme », résume M. Doumbia. Autrement dit : réduire le désir de la femme pour mieux la contrôler comme si son plaisir était une menace.
Dans cette controverse, Kôrêdjo-Missa Doumbia, présenté comme traditionaliste et défenseur du bois sacré, rejette vivement ce qu’il considère comme une « cabale médiatique » contre les traditions et coutumes africaines. Il affirme que les pratiques initiatiques, y compris celles impliquant le corps, s’inscrivent dans un système ancien de socialisation et de passage aux différentes étapes de la vie. Kôrêdjo fait un parallèle avec la circoncision masculine et soutient que certaines pratiques traditionnellement associées à l’éducation et à l’initiation des jeunes filles ne devraient pas être systématiquement assimilées à des mutilations. Dans son argumentaire, il partage le même point de vue avec nombre d’imams. Il accuse, par ailleurs, les ONG et certains acteurs engagés dans la lutte contre les mutilations génitales féminines d’instrumentaliser la question à des fins financières ou idéologiques. Chose qui illustre la profondeur du débat autour de la persistance de certaines pratiques ancestrales dans les sociétés africaines. Et cela, en dépit de la disparition des initiations qui les justifiaient en partie.
Que dit la science ?
Il est scientifiquement établi que les femmes excisées présentent, en moyenne, un désir, une excitation et une satisfaction sexuels inférieurs à ceux des femmes non excisées. L’OMS a référencé de nombreuses recherches cliniques démontrant que l’excision entraîne des difficultés d’excitation et de lubrification, des douleurs lors des rapports ; ce qu’on appelle la dyspareunie ainsi qu’une diminution de la capacité orgasmique. Cela n’est pas comme effet secondaire rare mais comme une conséquence directe et documentée.
Blandine Lalouette, militante française, a proposé une mise en perspective radicalement simple. « L’excision féminine simple correspondrait, chez un homme, à trancher le gland et le prépuce. L’excision complète correspondrait à retirer également toute la peau de la hampe du pénis. L’infibulation, elle, consisterait à enfermer le reste du pénis dans la peau des testicules en ne laissant qu’une ouverture pour uriner », explique Blandine. Et d’ironiser : « imaginez qu’on vous impose cela. Puis réfléchissez aux arguments qu’on vous opposerait si vous osiez vous plaindre ».
Malgré tout cela, le débat tourne parfois en rond. Certains proposent de « médicaliser » la pratique, comme on médicalise la circoncision masculine. Fatoumata répond à cela mieux que n’importe quelle étude : elle a été excisée par un médecin, avec du bon matériel, à l’âge de cinq ans. Et elle passe encore ses nuits à attendre que son mari s’endorme.
Les traditions évoluent
Dire que l’excision est une tradition ne suffit pas à la justifier. Les sociétés africaines elles-mêmes en ont conscience, même si l’aveu est rare. Car, avant l’Empire du Mali, la société mandingue était matriarcale. L’héritage revenait aux sœurs du roi, puis à ses filles. Les hommes ont progressivement cessé d’entretenir la demeure paternelle, sachant que les biens iraient ailleurs. La société s’en est rendu compte. Les règles ont changé si l’on s’en tient à la tradition orale et à l’écrivain sénégalais Cheikh Anta Diop dans L’Afrique noire précoloniale.
Il fut un temps où, dans certains villages, on sacrifiait des enfants nés hors mariage. On disait qu’ils s’étaient transformés en serpents. Jusqu’à très récemment, dans certaines localités, on sacrifiait le jeune le plus charismatique d’un groupe avant la création d’un marché. Ces pratiques tendent à disparaître. Ce n’est pas une Organisation non gouvernementales qui les a combattues. C’est parce que les sociétés évoluent.
Dans la région de Kita, la tradition interdisait naguère à tout homme portant le patronyme Kamissoko de voir une femme qui venait d’accoucher pendant les huit jours de retraite réclamé à la parturiente, sous peine de mort de l’enfant. Aujourd’hui, des Kamissoko font accoucher des femmes dans les maternités. Personne ne pleure cette tradition-là. Ce n’est pas une question de pression extérieure. C’est une question d’évolution interne. « Les traditions ne sont pas des monuments. Elles naissent, grandissent, et meurent comme les humains », résume simplement cet autre observateur du débat malien.
Le problème n’est pas uniquement celui de la pratique. C’est aussi celui du déni. Certains, face aux preuves scientifiques, aux témoignages, aux données médicales, choisissent d’accuser les militants de servir des intérêts étrangers. D’autres brandissent l’argument de la souveraineté culturelle.
Ce que les réseaux sociaux donnent à voir n’est pas représentatif de l’ensemble de la société malienne. Selon les données de l’API marketing des plateformes sociales respectives, compilées par NapoleonCat à des fins informatives sur le Mali : 75,3 % des utilisateurs y sont des hommes. Les femmes maliennes y représentent à peine 24,7 % des voix. Ce déséquilibre ne minimise pas la gravité de la situation. Il l’amplifie. Car, les voix les plus concernées sont aussi les moins entendues.
« Le vrai combat doit se mener dans les familles, les quartiers, les communautés, les villages, dans tous ces espaces où les normes se transmettent et se perpétuent », rappelle Doumbia. Des textes de loi sont nécessaires. Des institutions courageuses aussi. Mais le changement commence dans le regard qu’on pose sur une fillette de cinq ans et dans la décision de ne plus lui imposer ce qu’elle n’a pas choisi.
De nos jours, beaucoup veulent abandonner mais au peur du regard de la société. Face à cette situation, l’excision cessera-t-elle un jour ? Demain c’est le jour du marché !
Kémoko Diabaté
