Dans la nuit du 15 au 16 février 2026, le marché de Sougounikoura, à Médina-Coura (Bamako), a basculé dans l’horreur. En quelques heures, les flammes ont réduit en cendres des dizaines de boutiques et plongé des centaines de commerçants dans l’incertitude.
Ce vendredi 20 février, du soleil, une odeur pétrifiante et une frustration palpable à Sougounikoura. Les plaies sont encore ouvertes. Sous les tôles noircies et les étals calcinés, des hommes et des femmes tentent de comprendre ce qui leur est arrivé. Au bord d’un bitume saturé d’installations anarchiques, où klaxons, tricycles et mobylettes pétaradantes se disputent l’espace, le marché semble figé dans l’après-coup.
Selon plusieurs témoignages, l’incendie serait parti d’un poteau électrique au niveau de Sikasso-Place. « L’incendie serait parti de là », souffle Fanta, vendeuse de légumes, prudente dans ses propos. Il est environ minuit lorsque l’alerte est donnée. En quelques instants, le feu gagne du terrain. Alimentées par des produits hautement inflammables et favorisées par l’enchevêtrement des installations, les flammes progressent rapidement.
De Goudron Kourani à Jeguèsuguni, en passant par Logo-Sougouni, près de 80 % du marché auraient été touchés. Le sinistre s’étend sur deux jours. Le bilan matériel est lourd. On parle de plusieurs millions de francs CFA partis en fumée, des stocks réduits en cendres, des commerces à l’arrêt. Les chiffres exacts restent difficiles à vérifier, mais l’ampleur des dégâts saute aux yeux. Fah Traoré, commerçant, s’apprête déjà à reconstruire son kiosque. Entre deux coups de pioche, il raconte la nuit du drame. « Un appel en absence s’est affiché. Un numéro inconnu. Je me suis dit qu’à cette heure, c’est pour annoncer un décès. Je n’ai pas décroché. » C’est son épouse qui le pousse à rappeler. Au bout du fil, la nouvelle tombe : « Le marché a pris feu, tout est parti en fumée. » Résigné, il prononce une prière et se recouche. « Je connaissais bien les lieux. Je savais que ce serait difficile d’y faire quoi que ce soit », précise Fah.
Dans les ruelles étroites, parfois larges d’à peine un mètre, la circulation est un défi quotidien. Un sexagénaire et un jeune tentent de se frayer un passage avec une pousse-pousse chargée d’un meuble. Chaque pas ressemble à une conquête. Moussa, commerçant, pointe du doigt la gestion des lieux. « Tout ce qui intéresse la mairie, ce sont les taxes », déplore-t-il, tout en reconnaissant faire partie de cet environnement saturé.
À l’issue de ce drame, les chaînes de solidarités se multiplient sur les réseaux sociaux. Cependant, certains locataires du marché s’inquiètent de la bonne gestion des fonds. « Tous les fonds qui seront collectés iront à qui de droit », assure Abdoulaye Cissé, Président du Marché et également membre de la Commission de l’Administration territoriale, de la Décentralisation, du Culte et de la Réconciliation nationale.
Une intervention sous contraintes
Dès la réception de l’alerte, aux environs de minuit, la Protection civile déploie un important dispositif. Placée sous la coordination du Colonel Adama Diatigui Diarra, l’intervention est structurée en sept secteurs. Chaque zone est engagée par deux engins-pompes afin de contenir la propagation du feu. Le Général de Division Daoud Aly Mohammedine, ministre de la Sécurité et de la Protection civile, ainsi que le ministre de l’Industrie et du Commerce, Moussa Alassane Diallo, se rendent sur place. Les directeurs généraux de la Protection civile et de la Police nationale sont également présents. « L’absence des points de passage a exacerbé le drame », reconnait le Président Cissé.
Selon la Direction générale de la Protection civile, malgré l’étroitesse des voies et l’encombrement des installations, les sapeurs-pompiers sont parvenus à circonscrire l’incendie. Une partie des marchandises est préservée.
Les autorités ont salué leur bravoure, tout en soulignant que les causes exactes du sinistre restent en cours d’investigation. Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Moussa Alassane Diallo insiste sur la nécessité de revoir les mécanismes de gestion des marchés : installations électriques, occupation des espaces, dispositifs de sécurité et veille nocturne. « Un marché se gère avec responsabilité et organisation », rappelle-t-il, évoquant un sinistre « inacceptable » à la veille du Ramadan.
Dans la foulée, la Chambre de Commerce et d’Industrie du Mali a annoncé la mise en place d’une commission pour recenser les victimes et évaluer les pertes. Une étape jugée essentielle pour envisager d’éventuelles mesures d’accompagnement.
Droits économiques et responsabilités publiques
Vendredi dernier, la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) a publié un communiqué dans lequel elle se dit préoccupée par les dégâts matériels importants affectant la jouissance des droits économiques des sinistrés. Une mission s’est rendue sur les lieux. S’appuyant sur la Constitution du 22 juillet 2023, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et la Charte africaine des droits de l’Homme et des Peuples, la CNDH rappelle à l’État sa responsabilité première de protéger les populations et leurs biens, notamment sur les sites marchands.
L’institution recommande un renforcement de la sécurisation des installations dans les marchés à travers le pays. Pour elle, la protection des droits de l’Homme est une responsabilité partagée. « Nul n’est à l’abri de la violation de ses droits », conclut le communiqué.
À Sougounikoura, la vie tente de reprendre. Quelques vendeurs assurent un service minimum. Des oranges, des pommes de terre et des caisses calcinées jonchent encore le sol. L’odeur persistante rappelle que le drame est récent. Au-delà des cendres, l’incendie interroge sur l’aménagement urbain, la gestion des espaces commerciaux et la prévention des risques. Entre installations anarchiques, branchements électriques précaires et voies obstruées, le marché reflète des fragilités structurelles.
Pour les commerçants, l’urgence est de reconstruire. Pour les autorités, celle de prévenir. Sougounikoura, aujourd’hui, n’est pas seulement un marché sinistré. C’est une alerte sur la sécurité des espaces économiques urbains au Mali.
Kémoko Diabaté
