Les récentes déclarations du président français Emmanuel Macron sur la situation au Mali et dans le Sahel ont ravivé une vive controverse autour du départ des forces françaises du territoire malien et des nouvelles orientations stratégiques prises par les autorités de la Transition depuis 2021.
Lors du sommet Africa Forward Summit organisé à Nairobi, le chef de l’État français a estimé que les autorités maliennes avaient privilégié « leur propre sécurité plutôt que la lutte contre le terrorisme ». Il a également regretté ce qu’il considère comme une forme « d’ingratitude » envers la France après dix années d’engagement militaire au Sahel. Des propos qui ont rapidement suscité des réactions dans les milieux politiques, médiatiques et culturels maliens.
Deux versions opposées du départ français
L’intervention militaire française au Mali avait débuté en janvier 2013 avec l’opération Serval, lancée à la demande des autorités maliennes de l’époque afin de stopper l’avancée des groupes jihadistes vers le sud du pays. Cette opération, largement soutenue au départ, avait permis la reprise de plusieurs villes du Nord comme Gao, Tombouctou et Kidal.
Mais au fil des années, malgré la transformation de Serval en opération Barkhane et le maintien d’une importante présence militaire étrangère dans le Sahel, l’insécurité s’est progressivement étendue au Mali, puis au Burkina Faso et au Niger. Cette situation a nourri une montée du sentiment anti-français dans une partie de l’opinion publique sahélienne.
Après les changements politiques intervenus au Mali en 2020 et 2021, les relations entre Bamako et Paris se sont fortement détériorées. Les autorités maliennes ont dénoncé ce qu’elles considéraient comme des ingérences dans les affaires internes du pays, tandis que la France critiquait les nouvelles orientations prises par la Transition.
Dans une mise au point publiée le 11 mai 2026, l’ancien Premier ministre Choguel Kokalla Maïga affirme que Paris aurait tenté d’influencer certains choix institutionnels maliens après la « Rectification » de mai 2021. Il soutient également que la France a annoncé unilatéralement le retrait de ses forces sans concertation préalable avec les autorités maliennes.
L’ancien chef du gouvernement évoque aussi les désaccords autour du G5 Sahel, le départ de la force Takuba et le refus du Mali de se voir imposer ses partenariats stratégiques, notamment avec la Russie.
Souveraineté, mémoire et guerre informationnelle
Au-delà du volet militaire, cette confrontation révèle surtout une bataille politique et symbolique autour de la notion de souveraineté. Les autorités maliennes présentent désormais le départ des forces françaises comme une étape majeure dans la reconquête de l’indépendance stratégique du pays.
Depuis 2022, Bamako met régulièrement en avant la montée en puissance des Forces Armées Maliennes (FAMa), appuyées par de nouveaux partenariats militaires. La reprise des anciennes emprises de Barkhane et de la MINUSMA est souvent présentée comme un symbole du retour de l’État malien sur l’ensemble du territoire national.
Les propos d’Emmanuel Macron ont également provoqué des réactions dans les milieux culturels maliens. La comédienne Alima Djoba Togola a notamment dénoncé ce qu’elle considère comme une remise en cause du droit du Mali à choisir librement ses partenaires.
Dans le même temps, les autorités maliennes évoquent régulièrement une « guerre médiatique » visant les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Lors d’une rencontre tenue mardi avec les organisations professionnelles de la presse, le ministre malien de la Communication Alhamdou Ag Ilyène a appelé les médias à faire preuve de responsabilité face aux campagnes de désinformation et aux tentatives de manipulation.
Trois ans après le départ officiel de Barkhane, les divergences restent donc profondes entre Bamako et Paris. Pour les autorités maliennes, la rupture avec la France marque une réaffirmation de la souveraineté nationale. Pour Paris, elle constitue une erreur stratégique dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Entre mémoire de l’intervention française, recomposition géopolitique et affrontement des récits, le dossier franco-malien demeure au cœur des débats sur l’avenir du Sahel.
Kémoko Diabaté
