Étudiante en 5ᵉ année de Pharmacie à Bamako, Awa a su transformer une préoccupation de santé publique en entreprise. À 24 ans, elle lance Fémicare, une culotte hygiénique lavable et réutilisable destinée aux femmes pendant leurs règles. Retour sur le parcours d’une aînée de famille qui a grandi trop vite et décidé d’en faire une force.
En cette matinée de samedi mi-septembre au quartier ACI 2000 de Bamako, quelques gros tas de nuages dominent le ciel. Le temps est clément. Cette rue qui donne sur l’ex-Garbal du quartier est quasi déserte. Aux abords de laquelle se trouve le domicile d’Awa Niaré. De teint, d’une taille imposante et vêtue d’une robe moulante multicolore largement dominée par le violet, un sourire bienveillant arbore son visage. « Après le décès de papa, notre maman a décidé de rester, alors que beaucoup de femmes seraient parties », raconte Awa Niaré, avec tant d’émotion. La jeune universitaire vient de lancer sa marque de culottes hygiéniques pour accompagner les femmes dans leurs périodes menstruelles. Entre le souvenir d’un père décédé si tôt et d’une mère qui aura tout sacrifié se trouvent des années de durs labeurs pour répondre aux attentes d’une famille d’exception.
Née en 2002 à Bamako, Awa est l’aînée d’une fratrie de six enfants, dont deux garçons et quatre filles. D’une mère ménagère et d’un père enseignant dans les écoles privées, Mme Niaré trouve la rigueur et l’exemplarité chez son père dès l’enfance. Cependant, dès l’âge de 12 ans, elle perd son premier modèle, son père, alors qu’elle fait la 8ᵉ année. À la suite de cette disparition subite, l’aînée de la fratrie Niaré ne s’est pas laissée briser. « Je me suis dit qu’il me fallait pour servir d’exemple », justifie-t-elle.
La jeune femme entame ses études primaires à l’école privée Dia Niakaté de Hamdallaye ACI Bocoum jusqu’en classe de 8ᵉ année. Elle décrochera son Diplôme d’études fondamentales (DEF) à Kangaba en 2016 auprès d’un oncle paternel, avant de retourner dans la capitale malienne pour poursuivre ses études au Lycée Ba Nassou de Badialan (Bamako). En 2021, elle réussit au baccalauréat malien en série Terminale Sciences Expérimentales (TSExp) après un premier échec l’année précédente. « Suite à cet échec, elle a fait preuve d’une remarquable résilience et d’une grande force morale pendant une période très critique aussi avec le décès de son père [environ 4 ans plutôt, ndlr] », témoigne Serge Amegni, professeur d’informatique et surveillant général du Lycée Ba Nassou. Cela n’a pas été facile, enchaîne Awa, notre maman a, toutefois, décidé de rester auprès de ses enfants là où d’autres femmes auraient choisi de partir. Cela les a beaucoup aidés, malgré les moments difficiles. « La famille paternelle nous a soutenus, mais la vie n’était pas toujours rose », poursuit-elle. Il faudra attendre son entrée en 1ʳᵉ année à la Faculté de Pharmacie pour voir les difficultés pécuniaires s’atténuer. Au-delà de sa bourse, sa mère avait, elle aussi, commencé une activité génératrice de revenus.
Célibataire et sans enfant, l’esprit curieux de Niaré la mène à la création de contenus sur le digital où elle évoque la santé des femmes. Là, elle rencontre des résistances. Une mère qui s’inquiète du caractère violent des plateformes numériques. Certains camarades ou connaissances qui s’en moquent. Parler de sexualité mettait du feu au reste. À en croire Awa, certaines personnes comprenaient, mais d’autres : non. « J’ai constaté que ces questions suscitaient beaucoup d’intérêt et qu’il existait un besoin réel », se remémore-t-elle. Elle s’est, par la suite, rendu compte qu’elle pouvait entreprendre dans ce domaine afin d’aider les femmes à mieux comprendre leur corps.
Aujourd’hui étudiante en 5ᵉ année Pharmacie, son idée née progressivement a fini par donner naissance aux culottes hygiéniques Fémicare. « Il s’agit d’une protection hygiénique destinée aux femmes pendant leurs règles. Une culotte à la forme de slip dans laquelle une protection hygiénique est intégrée », explique la fondatrice de Fémicare. Elle avance que cette protection écologique comporte plusieurs couches qui permettent d’absorber le sang durant plusieurs heures, est facile à porter et réutilisable. Le nombre d’heures d’usage est fonction du flux de chaque femme, qu’il soit léger, moyen ou abondant. « Selon le flux, la protection peut aller de six à douze heures. Je leur conseille généralement d’acheter trois culottes pour mieux s’organiser pendant toute la durée de leur cycle », souligne la spécialiste.
Quelquefois, il arrive que les menstrues et les odeurs aillent de pair chez certaines femmes. Awa se veut rassurante. Selon elle, les odeurs intimes chez la femme peuvent avoir plusieurs causes. Il s’agit, par exemple, des infections, des règles, de la période après ou de certaines serviettes. « Chez certaines femmes, les règles peuvent déséquilibrer temporairement la flore vaginale et provoquer des odeurs. Dans ce cas, cela peut être passager », explique Awa.
La manière dont, continue-t-elle, la culotte est conçue permet aussi de limiter les mauvaises odeurs. La partie qui est en contact avec la vulve est fabriquée à partir des matières qui contribuent à l’hygiène et permettent de limiter la prolifération des bactéries responsables des mauvaises odeurs.
Selon un rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), cité par lefaso.net, en Afrique subsaharienne, une fille sur dix ne va pas à l’école pendant son cycle menstruel. « Je pense que beaucoup de filles se trouvent dans cette situation. Les culottes menstruelles peuvent les aider là où une protection classique doit généralement être changée toutes les trois ou quatre heures, ce qui n’est pas toujours facile », suggère Awa.
Serge Amegni, surveillant général du Lycée Ba Nassou de Badialan (Bamako), a suivi de près le parcours scolaire de la jeune Niaré. « Elle a évolué au sein d’une promotion de Terminale Sciences Expérimentales restreinte et exceptionnelle, reconnue pour sa maturité et son honnêteté intellectuelle exemplaire », se souvient encore cet encadrant du lycée. Selon lui, la jeune Niaré était une élève assidue, vivante et volontaire. Il rappelle, surtout, son sens de responsabilité et son altruisme lorsqu’elle est revenue au lycée après son baccalauréat pour encadrer, motiver et guider sa jeune sœur dans ses études. Pour son amie Fatoumata Tangara, qui n’émet aucun défaut d’elle, Awa est ambitieuse et particulièrement motivée dans le cadre professionnel. Lorsqu’elle se fixe un objectif, elle s’investit pleinement pour l’atteindre. Sa jeune sœur Kadidiatou Niaré reprend à son compte les mêmes mots. Son défaut, peut-être, selon cette jeune sœur, c’est qu’elle est « directe » (franche).
Du haut de ses 1 mètre 75, Awa Niaré ambitionne, à l’issue de ses études, d’ouvrir une start-up au Mali où médecins, infirmiers et sages-femmes accompagneront les femmes de la puberté à la ménopause. Car elles rencontrent de nombreux problèmes à chacune de ces étapes de leur vie. Il est midi environ à l’ACI 2000. Le ciel commence à se dégager. Quelques rayons du soleil s’échappent entre les nuages. Awa reçoit un appel d’urgence depuis une pharmacie de la place où elle est encore stagiaire.
Kémoko Diabaté
