La salle Me A.B. Beye du ministère des Affaires étrangères à Koulouba n’avait pas connu une telle affluence depuis longtemps. Ambassadeurs, consuls, universitaires, représentants d’organisations internationales, officiers de l’École de guerre et de l’École de maintien de la paix — tous avaient répondu à l’invitation du ministre Abdoulaye Diop pour un exercice rare en diplomatie : un bilan public, assumé, d’une transition qui n’a cessé de bousculer les codes diplomatiques établis.
Ce mercredi 15 juillet 2026, le chef de la diplomatie malienne a dressé un tableau de cinq années marquées par des ruptures profondes, des tensions assumées et des résultats qu’il revendique avec une conviction non feinte. Une diplomatie articulée autour de quatre axes : offensive et lisible, au service de la sécurité et du développement, innovante, et profondément panafricaine.
Une doctrine claire dans un contexte d’assauts sans précédent
Abdoulaye Diop n’a pas éludé le contexte dans lequel cette diplomatie a été forgée. Il a rappelé que le Mali, depuis l’investiture du Général d’Armée Assimi Goïta, fait face à des assauts qui n’ont « probablement jamais été aussi intenses depuis l’indépendance ». C’est dans cet environnement hostile que la diplomatie malienne a défini sa doctrine : respect de la souveraineté du Mali, respect des choix souverains du pays, défense des intérêts de l’État. Trois principes qui ont semblé évidents à beaucoup mais qui, dans le contexte de leur adoption, ne l’étaient nullement.
Le ministre a souligné avec satisfaction qu’une vaste majorité de partenaires adhèrent aujourd’hui à ces principes. Après des années de friction, de sanctions et d’incompréhension, le rapport de force a évolué. « Aujourd’hui, nous estimons que le Mali est écouté et respecté sur la scène internationale », a-t-il affirmé, ajoutant que les partenariats se font désormais dans le cadre du respect mutuel, loin de tout esprit de domination.
La diplomatie comme première ligne de défense
Une part importante de l’intervention du ministre a été consacrée au lien entre diplomatie et sécurité. Abdoulaye Diop a décrit la diplomatie comme « probablement, à côté de l’armée, l’une des premières lignes de défense du pays ». Il a évoqué les efforts considérables déployés pour diversifier les partenariats sécuritaires, lever les entraves à l’acquisition d’équipements militaires et forger des alliances nouvelles face aux résistances d’anciens partenaires.
Sur le plan économique, le ministre a insisté sur un changement de paradigme fondamental : le Mali ne s’inscrit plus dans une logique de dépendance aux aides budgétaires extérieures. Le pays fonctionne désormais principalement sur ses propres ressources, avec des partenariats négociés sur la base du compter sur soi, du transfert de technologies et de la transformation locale des matières premières. « Il vaut mieux apprendre à quelqu’un à pêcher que de lui donner du poisson tous les jours », a-t-il dit, résumant l’esprit de cette nouvelle approche.
Il a également abordé la réévaluation de la participation du Mali dans plusieurs organisations internationales, dont la CEDEAO, l’Organisation internationale de la Francophonie et le G5 Sahel, des structures dont Bamako a choisi de se retirer en estimant qu’elles ne servaient plus les intérêts du pays.
L’AES, tournant géopolitique majeur
Le ministre a consacré un développement significatif à la création de l’Alliance des États du Sahel le 16 Septembre 2023 et à l’avènement de la Confédération des États du Sahel le 6 juillet 2024, qu’il a qualifiés de « reconfiguration du paysage géopolitique » de l’Afrique de l’Ouest. Ces deux étapes, selon lui, ont permis au Mali de rompre avec les velléités d’isolement orchestrées contre lui tout en affirmant une solidarité sahélienne inédite. Le Général d’Armée Assimi Goïta a été désigné Premier Président de la Confédération par ses pairs, un honneur que le ministre a présenté comme la reconnaissance du leadership malien dans l’espace.
Les partenariats avec la Russie et la Chine, élevés au rang de partenariats stratégiques, ont également occupé une place centrale, avec la participation du Président de la Transition au sommet Russie-Afrique et au forum de coopération Chine-Afrique à Beijing, des visites qui ont constitué des tournants majeurs dans la diversification des alliances maliennes.
La culture comme arme diplomatique
Abdoulaye Diop a présenté l’un des aspects les plus originaux de la diplomatie de la Transition : l’érection de la culture en outil de soft power. Le Mali, riche de son histoire impériale, de ses traditions musicales et de son patrimoine islamique — Tombouctou, Mansa Moussa, Oumou Sangaré, Salif Keïta —, dispose d’une puissance culturelle que le monde reconnaît parfois mieux que le Mali contemporain lui-même. Une stratégie de diplomatie culturelle est en cours de développement pour capitaliser sur cette richesse.
Parmi les résultats concrets, le ministre a annoncé l’élection du Mali au Comité du patrimoine humanitaire de l’UNESCO après dix-huit ans d’absence, la proclamation par l’UNESCO en 2023 de la journée internationale de la langue soninké et la participation malienne aux grandes expositions universelles. Il a également mentionné la tenue d’une conférence sur la guerre informationnelle pour outiller les acteurs maliens face aux campagnes de désinformation et d’un recueil de l’action diplomatique de la Transition, publié en 2023.
Une conférence au parfum de bilan mais surtout de projection, à l’heure où le Mali entend démontrer que sa diplomatie de souveraineté n’est pas une posture de circonstance, mais un choix stratégique durable.
Kémoko Diabaté
