« On va nous tuer, n’est-ce pas ? » Demande Patrice Lumumba peu avant minuit dans une nuit froide katangaise le 17 janvier 1961. « Oui », répond le commissaire, en laissant le temps aux trois « colis » de faire leur dernière prière. Mais Lumumba refuse, assiste à l’exécution des deux autres, puis son tour arrive. L’homme tressaille devant ses bourreaux armés de fusils PAL et de stenguns-Vigneron. Lui qui, « tout au long de sa lutte pour l’indépendance de son pays, n’a jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle ses compagnons et lui avaient consacré toute leur vie. » Muet, complètement hébété, les yeux voilés, sans opposer aucune résistance, il avance. Les rafales retentissent. Son corps, inerte, rebondit sur le sol marécageux avant de se disloquer, puis est jeté dans une fosse où les deux autres l’avaient précédé. Cette sale besogne a duré à peine quinze minutes. Quatre jours après, deux Belges seront envoyés sur les lieux de l’assassinat pour déterrer les corps, les découper à la scie à métaux, broyer les crânes et jeter le tout dans un grand fût d’acide sulfurique. Parce que même mort, la sépulture de Lumumba, même en « territoire ennemi », pouvait devenir un lieu symbolique de rassemblement et de résistance.
Le 20e siècle aura connu ses résistants dans la plupart des pays africains. Chez nous au Mali, Fily Dabo Sissoko et Hamadoum Dicko ont payé de leur vie, le 5 juillet 1964, leur résistance contre le système monétaire que le président Modibo Keita a imposé pour résister à la France.
Au Mali comme ailleurs, le chemin de la résistance mène à la mort. Les martyrs ne vivent pas vieux. La vie est courte, dit-on, la vie des résistants encore plus courte. Tant de sacrifiés de notre patrie sont morts, en défendant leurs idées jusqu’au bout, en restant imperturbables sur la voie qu’ils avaient tracée : croire en leur peuple. En acceptant le sacrifice suprême, ils sont du coup devenus immortels dans la mémoire collective de leur peuple. Ils ont été modestes dans leurs vies, ils croyaient qu’au-delà des biens matériels, existaient des valeurs qui ne s’acquéraient pas comme des arachides au marché.
De 1960 à nos jours, les Maliens ne demandent que des choses simples : du pain, du travail et de la liberté. Malheureusement pour les nouvelles générations, l’ordre, l’union, la loyauté et la discipline ont fui. Si les Maliens pensent connaitre le régime en place, ils se trompent. L’autorité de l’État sous IBK est mise en cause, parce que le régime lui-même est incohérent. Dans ce contexte, devront surgir par centaines voire par milliers des résistants pour sauver la nation dans sa chute.
À l’instar de Patrice Lumumba, les nouveaux martyrs doivent décider de ne jamais manquer leur rendez-vous avec l’histoire, celle qui façonne les peuples au gré des grands hommes, jadis prophètes ou mahatmas.
Dans un monde agité, en proie à toute forme de misère, ayons le courage et la force de suivre les pas de nos plus illustres devanciers.
Mais à vouloir transformer le monde, ces martyrs se heurtèrent à la résistance de leurs »tombeurs ». Cependant ils ont courageusement décidé de braver la peur, l’instinct de survie, en se posant cette question que feu Norbert Zongo se posait constamment : »Face à la gabegie et à l’affairisme de la politique politicienne des responsables africains, qui préfèrent assurer leur avenir que celui de leurs pays, doit-on se taire, s’emmurer dans un silence pour éviter les foudres de leur colère, au nom de ce que nous appelons »l’avenir de nos enfants ? »
On oubliera peut-être un jour les péripéties de la mort de nos grands hommes. On oubliera peut-être même que d’autres n’ont pas eu de sépultures, ils n’en auront plus. Mais jamais on n’oubliera le message d’espoir dont ils étaient, tous, porteurs.
Henri Levent
Source : LE PAYS
