Entre héritage colonial, identité nationale et langage de rue, le Mali est à la croisée des chemins.
Le Mali parle plusieurs langues, mais semble aujourd’hui avoir du mal à trouver celle qui guidera son avenir.
Depuis l’adoption de la Constitution de 2023, le bamanankan est devenu la langue officielle de la République, tandis que le français conserve son statut de langue de travail. Dans le même temps, l’argot s’impose comme le mode d’expression favori d’une grande partie de la jeunesse.
Cette cohabitation linguistique est une richesse. Pourtant, elle soulève une question essentielle : quelle langue permettra réellement de former les citoyens, d’éduquer les jeunes et de construire le Mali de demain ?
Sur le terrain, le constat est sans appel. À l’école, les élèves apprennent en français. Dans les administrations, une grande partie des documents sont encore rédigés en français. Mais dès la sortie des salles de classe, le paysage change. Les conversations se déroulent principalement en bamanankan ou en argot. Sur les réseaux sociaux, dans les quartiers et jusque dans certaines cours d’école, le français cède progressivement du terrain.
Les conséquences sont visibles. De nombreux enseignants dénoncent une baisse du niveau d’expression écrite et orale chez les élèves. Les difficultés en compréhension, en rédaction et en orthographe deviennent récurrentes. Les résultats des examens nationaux, souvent marqués par des taux de réussite modestes, témoignent également des défis auxquels le système éducatif est confronté. Bien sûr, la langue n’explique pas à elle seule ces difficultés, mais elle en constitue l’un des facteurs.
L’argot, lui, n’est pas un ennemi. Il est le reflet d’une génération, de sa créativité et de son identité. Toutes les sociétés produisent leurs propres expressions populaires. Cependant, une langue de rue ne peut remplacer une langue d’enseignement, de recherche scientifique, de justice ou d’administration. Lorsqu’un jeune maîtrise parfaitement l’argot mais éprouve des difficultés à rédiger une lettre administrative ou à défendre ses idées dans un français correct, c’est toute sa capacité d’insertion professionnelle qui s’en trouve fragilisée.
À l’inverse, le bamanankan représente une véritable opportunité. Déjà, elle est la langue véhiculaire la plus parlée du pays. Elle facilite les échanges entre des millions de Maliens, y compris ceux dont ce n’est pas la langue maternelle. Son nouveau statut de langue officielle constitue une reconnaissance historique de notre patrimoine linguistique. Mais une langue officielle ne vit pas uniquement dans les textes de loi. Elle doit être présente dans les écoles, les universités, les tribunaux, les médias, les administrations et les productions scientifiques. Sans cette volonté politique, ce changement risque de rester symbolique.
Le français, quant à lui, ne doit pas être considéré comme un adversaire. Il demeure une langue de travail, d’ouverture sur le monde, de coopération internationale et d’accès à une immense production scientifique. Le rejeter serait une erreur stratégique ; négliger le bamanankan le serait tout autant.
Le véritable défi est ailleurs : former une jeunesse capable de maîtriser correctement le bamanankan, le français et, lorsque le contexte s’y prête, les autres langues nationales. L’argot peut conserver sa place dans les échanges informels, sans devenir la principale référence linguistique d’une génération.
En conclusion, le débat ne devrait pas opposer le français au bamanankan, encore moins condamner l’argot. Il devrait porter sur la qualité de l’éducation linguistique que nous voulons offrir aux générations futures.
Un pays ne se développe pas seulement grâce à ses ressources naturelles ou à ses infrastructures. Il progresse aussi grâce à des citoyens capables de lire, d’écrire, de débattre, de transmettre des connaissances et de communiquer efficacement.
Le Mali a aujourd’hui l’occasion de bâtir une politique linguistique ambitieuse, fondée sur son identité, sans renoncer à son ouverture sur le monde. Faute de quoi, nous risquons de voir émerger une génération qui maîtrise imparfaitement sa langue officielle, sa langue de travail et même son propre langage écrit.
La question n’est donc plus de savoir quelle langue parler. La véritable question est de savoir quelle langue permettra au Mali de mieux éduquer, de mieux gouverner et de mieux préparer son avenir.
Sira kamissoko
