Le 18 août 2026 marque les six ans de la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta. En 2020, le M5-RFP avait été le principal moteur de la contestation populaire qui avait précipité la fin de son régime. Mais, après cette victoire historique, les divisions, les ambitions divergentes et l’absence d’une vision commune de l’après-IBK ont progressivement réduit le mouvement au silence. Six ans plus tard, ses principales figures ont connu des trajectoires contrastées. Le M5-RFP a remporté la bataille de la rue sans réussir à la transformer en véritable pouvoir politique.
En juin 2020, le Mali traverse une profonde crise politique et sécuritaire. L’insécurité, les accusations de mauvaise gouvernance, la contestation des résultats des élections législatives et le rejet croissant du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta nourrissent une colère qui dépasse largement les partis traditionnels. Le Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques réussit alors à fédérer des responsables politiques, des religieux et des acteurs de la société civile autour du départ pur et simple du régime d’IBK.
Pendant plusieurs semaines, le M5-RFP devient la principale force de contestation du pays. Ses manifestations mobilisent des milliers de Maliens et mettent le pouvoir sous une pression sans précédent. Le 18 août, les militaires prennent finalement le pouvoir. IBK démissionne. Le M5-RFP n’est certes pas l’auteur du coup de force militaire, mais son action a largement contribué à créer les conditions politiques et sociales de la chute du régime. Une victoire majeure dont le mouvement ne va jamais tirer pleinement profit.
Le principal problème du M5-RFP apparaît d’ailleurs après la chute du président IBK. Il s’est avéré que cette coalition avait été construite pour contester un pouvoir et non pour l’exercer collectivement. Tant que l’objectif était de faire partir le président, les divergences pouvaient être mises entre parenthèses. Une fois IBK parti, la question centrale de qui doit faire quoi n’avait manifestement pas été sérieusement réfléchie.
Les ambitions personnelles prennent progressivement le pas sur la stratégie commune. Certains responsables se rapprochent des autorités militaires, d’autres veulent imposer une influence politique plus importante du M5-RFP, tandis que les plus critiques finissent par prendre leurs distances. La victoire commune se transforme alors en compétition entre ses propres acteurs.
Le parcours de Choguel Kokalla Maïga résume à lui seul ce retournement. Figure centrale du M5-RFP, il devient Premier ministre en juin 2021 et incarne pendant plusieurs années la présence civile au sommet de la Transition. Mais les relations avec les militaires se dégradent progressivement. En novembre 2024, après avoir publiquement critiqué un pouvoir lui-même a paradoxalement mis en place, il est limogé avec son gouvernement. Son parcours connaît ensuite une nouvelle rupture lorsqu’il est placé sous mandat de dépôt en août 2025 dans le cadre d’une procédure judiciaire qu’il conteste toujours. De principal porte-voix de la contestation, Choguel Maïga devient ainsi l’un des symboles du retournement du rapport de force qui a marqué les anciens leaders du M5-RFP.
Mahmoud Dicko connaît une autre trajectoire. Figure spirituelle majeure de la mobilisation de 2020, il avait contribué à donner au mouvement une capacité de mobilisation populaire exceptionnelle. Mais ses relations avec les nouvelles autorités se détériorent rapidement. Progressivement éloigné du pouvoir, il finit par vivre en exil, passant du statut de figure incontournable de la chute d’IBK à celui de critique des autorités de Transition.
Issa Kaou Djim illustre encore davantage la fragilité des trajectoires individuelles. Après avoir participé activement à la contestation, il entre dans les institutions de la Transition et devient même quatrième vice-président du Conseil national de transition. Mais son ascension est stoppée par ses démêlés avec la justice et ses prises de position parfois controversées. Condamné à une peine de prison en 2024, il disparaît progressivement du premier plan politique.
Mohamed Ali Bathily, Mountaga Tall, Cheick Oumar Sissoko et Clément Dembélé connaissent, chacun à leur manière, une perte d’influence. Bathily est détenu en 2024 dans le contexte de la répression des activités politiques avant d’être libéré. Mountaga Tall et certaines figures historiques du mouvement ont, quant à eux, affiché un visage jusque-là moins connu du grand public. Cheick Oumar Sissoko s’éloigne du centre de décision, tandis que Clément Dembélé médite son sort entre les quatre murs de la Maison centrale d’arrêt.
Bien que distinctes, ces nouvelles trajectoires traduisent toutes l’effacement progressif d’un mouvement qui, six ans plus tôt, semblait pourtant en mesure de redessiner durablement le paysage politique malien.
Revendiquant une rupture avec l’ancien système et dénonçant notamment le manque de vision et les insuffisances de la classe politique, le M5-RFP s’est lui-même retrouvé confronté aux faiblesses qu’il dénonçait, à savoir : les divisions, les rivalités, l’absence de stratégie commune et la difficulté à dépasser les intérêts individuels.
Issa Djiguiba
