Abdoulaye Berthé, jeune écrivain malien, auteur de Les Étoiles brillantes : « Si nous échouons, les morts se réveilleront pour faire le travail à notre place »

A sa première publication individuelle, Abdoulaye Berthé, auteur du recueil de poèmes  « Les Etoiles brillantes », nous fait voyager à travers sa plume dans un Mali profond. Professeur de lettres et de langues nationales en fin de formation à l’École Normale Supérieure de Bamako, maître de français et d’histoire-géographie au Fondamental 2, M. Berthé a la magie de l’écriture qui lui sert de l’arme pour dénoncer les maux de la société. Lisez notre entretien exclusif.

Vous êtes auteur de “Les Étoiles brillantes” publié en septembre 2021 chez Prostyle Éditions, un recueil de poèmes plein d’innovations  littéraires et d’une particularité stylistique. Pourquoi le choix de ce titre pour votre toute première publication ?

« Il faut reconnaitre que “Les Étoiles brillantes” est paru sous un ciel sombre, sur une terre rouge et désenchantée. Pour traduire cette angoisse de crise multidimensionnelle que traverse notre pays et le monde entier, j’ai intitulé ainsi ce recueil qui propose des solutions et en même temps innove la poésie malienne. Parfois avec des refrains à vocation collective, un poème sans titre, composé de trente-sept vers, qui renvoie aux trente-sept textes du recueil et qui met en relief la divergence des points de vue et l’absence d’un consensus commun pour dégager une solution commune à chacune des situations qui sévissent au Mali et même dans plusieurs États du monde, un poème dont le titre se situe au milieu pour montrer que le Mali est blessé jusqu’à son cœur, pour ne citer que ces quelques innovations ».

Les moyens sont multiples pour témoigner ses expériences de la vie ou pour partager sa vision avec le grand public, parmi ceux, vous avez choisi l’écriture et le genre littéraire la poésie, pour quelle raison ?

« L’écriture littéraire est un don qui n’est pas en faveur de tout le monde, puisqu’il faut être inspiré, mettre de la pensée dans cette inspiration, ensuite produire, corriger, réécrire, gommer souvent des parties, changer  tantôt des mots,  tantôt des vers entiers, lire les autres pour mieux écrire. Mon recours à  la poésie s’explique par l’urgence qu’il y avait d’agir. La poésie est un genre d’émotions, de sentiments et une meilleure arme de combat qui nous permet de réagir vite aux situations urgentes de la vie. Il suffit d’ajouter un peu d’imaginaire et de l’esthétique littéraire au poème pour qu’il touche à la fois le profane et le magicien du texte littéraire ».

En parlant de cette première publication, quelles sont les problématiques que vous soulevez et pour quelles fins?

« La principale problématique, puisqu’il faut synthétiser, est l’instabilité sur plusieurs plans : insécurité, crises scolaire et universitaire, terrorisme religieux, luttes d’intérêts politiques et économiques entrainant une déstabilisation politique et financière, influence de la pandémie de Covid-19 sur les activités humaines, disparition du patriotisme, l’amour du prochain, etc. Tous ces problèmes ont suscité en moi de nombreuses inquiétudes.  Pour un retour à une paix durable et à un ordre plus normal, je me suis dit qu’il ne fallait pas se lasser de rappeler les conditions d’une bonne cohabitation : l’amour du prochain et celui de la patrie, la solidarité entre les peuples, la réconciliation par le dépassement de soi et des divergences de points de vue puis l’acceptation du vivre ensemble pour un lendemain meilleur ».

Dans “Demain sera vert”, un poème d’espoir dans lequel vous annoncez l’avènement d’un monde nouveau plein de bonheur, une véritable prophétie. Pensez-vous que demain sera rose au milieu de toutes ces atrocités ?

« L’imagination est l’une des caractéristiques majeures du texte littéraire. Aujourd’hui est rouge et noir (le sang et le désespoir, une angoisse généralisée). Rien ne montre que la situation restera ainsi, puisque nous nous battons jour et nuit afin qu’elle change. Penser que demain sera comme aujourd’hui ou pire qu’aujourd’hui, c’est mettre dans l’eau tous les efforts que sont en train de fournir nos autorités et surtout nos forces armées et de sécurité qui veulent à tout prix mettre fin aux atrocités. La vie d’un État, d’une nation est faite de haut et de bas. L’histoire nous enseigne pleines de situations pareilles. Au Moyen Âge, le Mandé a failli disparaître sous la pression de Sosso ; mais, Soundjata et ses armées réussirent à lui redonner l’espoir en 1235, etc. Au regard de cela, j’espère que demain sera meilleur, car si les autres ont réussi, c’est parce qu’ils ont su faire preuve d’esprit de sacrifice, de patriotisme et d’unité nationale. Si nous échouons, les morts se réveilleront pour faire le travail à notre place. C’est ce qui m’amène d’ailleurs à intituler un texte, dans mon prochain recueil, « Jata se réveiller un jour ».

Vous évoquez dans “Ma plume pour mon peuple “l’engagement de l’auteur auprès de sa communauté, quel  peut être concrètement,  selon vous,  ce devoir ?

« En tant que membre de la grande communauté du monde, l’écrivain ne peut fermer l’œil sur ce qui s’y passe. Chaque homme ou femme qui souffre est soit son frère ou sa sœur. Il nait dans un pays mais appartient à tous les peuples du monde. C’est la raison pour laquelle il réagit aux situations politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles, etc. Le devoir de l’écrivain est, par conséquent, multidimensionnel. A tout moment, il peut voler au secours de ses peuples et leur redonner l’espoir. Pour cela, je me mets à la disposition de mon peuple dans ce texte ; les premiers vers sont d’ailleurs très clairs : « Dans la pénombre de mon peuple/Vivra ma plume/Une plume de cris/Une plume de pleurs/Une plume d’amour/Une plume d’espoir ».

Parmi les thématiques abordées dans votre recueil, l’amour patriotique prend le dessus, c’est l’exemple du poème “Ce soldat, ce patriote”, pourquoi vous avez voulu rendre hommage aux forces armées maliennes ?

« J’ai voulu rendre hommage aux forces armées du Mali parce que ce sont les militaires qui sont au premier plan. Même si les populations des zones attaquées sont les premières victimes, les maîtres d’armes subissent toujours des accusations et des pertes en vies humaines. Nous devons leur montrer que nous suivons leurs actes, que nous partageons avec eux la douleur qu’ils ressentent, les soucis qui les accablent. C’est pourquoi je les qualifie de patriotes et invite chaque membre de la société, dans « Sur le champ de l’honneur », à apporter son soutien aux familles et aux veuves des soldats tombés pour la défense de notre patrie ».

Le poème “Fanatique”, un thème d’actualité, quel message voulez-vous faire passer à travers ce poème ?

« Le texte « Fanatique » traite du fanatisme religieux qui aboutit au terrorisme religieux que nous vivons actuellement. La religion a longtemps fait couler le sang. Du christianisme avec les guerres de religion en Europe entre catholiques et protestants (on se rappelle le massacre de la Saint-Barthélemy : dans la nuit du 23 au 24 août 1572) à  l’islam avec ses massacres à travers le monde. Originellement, aucune religion n’est mauvaise en soi. Elles sont nées pour prôner l’amour et la paix dans les sociétés. Cependant, des individus de mauvaise foi se dissimulent derrière leur religion et sèment la terreur pour satisfaire des intérêts personnels. Ce sont ces genres de pratiques que je dénonce en prônant la liberté de conscience en ces termes: « Dieu n’est pas avec toi/Ce que tu fais n’est pas ce qui se doit/Ta représentation n’est pas ce qu’il croit/L’imposer aux autres, voilà ce qu’est ta loi ». La volonté de redonner à l’islam une nouvelle âme m’amène d’ailleurs à intituler un texte, dans mon prochain recueil, « Le vendredi prochain, je prendrai part à la prière ».

Le Mali est dans une perspective de révision constitutionnelle depuis quelques années, car il faut une mise à jour de la constitution du 25 février 1992, selon les arguments, et vous, vous défendez dans “Notre constitution” l’esprit de ne pas toucher à celle-ci, ne trouvez-vous pas cela paradoxal ?

« Pas du tout. Etre contre la révision constitutionnelle au Mali, c’est être contre l’évolution ; or, l’évolution est une loi naturelle. Personne ne saurait l’empêcher. La révision constitutionnelle au Mali est aujourd’hui nécessaire, mais que faut-il retenir et que faut-il ajouter ? Il y a un manque de confiance à ce niveau. A titre d’exemple, dans le projet de révision constitutionnelle de 2012 du président feu Amadou Toumani TOURÉ, la Charte de Kouroukan-Fouga était évoquée dans le préambule et les langues nationales étaient officialisées. Ces valeurs qui sont les nôtres ne figuraient pourtant pas dans le projet de révision constitutionnelle de 2017 du président Ibrahim Boubacar KEÏTA. Donc, le peuple est perplexe. Les autorités doivent admettre que la première victime et le premier bénéficiaire d’une constitution demeure le peuple et non ceux qui sont aux affaires ».

Avez-vous d’autres projets littéraires ?

« J’ai beaucoup de projets littéraires. Je suis sur un deuxième recueil de poèmes dont j’ai évoqué deux textes par leurs titres dans cet entretien. J’ai commencé un roman en français et un recueil de contes qui sera intégralement écrit en langue nationale bamanankan. Qu’il plaise à Dieu que je mène ces projets à leur terme ».

Entretien réalisé par Sitan Koné

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

error: Content is protected !!